En France, ils sont près de 1,5 million. Ni étudiants, ni en formation, ni en emploi. Les anglophones les désignent par l’acronyme NEET « Not in Education, Employment or Training ». Une catégorie statistique froide pour désigner une réalité humaine brûlante.
Qui sont-ils vraiment ? Des jeunes qui refusent ? Des jeunes qu’on a perdus ? Ou le symptôme d’une société qui n’a plus su leur montrer sa place pour eux ?
NEET : une étiquette qui masque une diversité de trajectoires
Derrière ce sigle se cache une population hétérogène qu’il serait réducteur de traiter comme un bloc homogène.
On y trouve :
– Des jeunes en rupture scolaire précoce, souvent issus de milieux fragilisés
– Des diplômés décrocheurs, épuisés par des années d’injonctions contradictoires
– Des jeunes en situation de santé mentale précaire : anxiété, dépression, burnout précoce
– Des aidants familiaux invisibles, qui mettent leur vie entre parenthèses
– Et une frange grandissante de jeunes qui ne se reconnaissent pas dans les modèles qu’on leur propose
Ce dernier profil mérite qu’on s’y arrête. Car il ne s’agit pas d’un refus paresseux, mais d’un refus actif, celui d’une génération qui a vu ses aînés s’épuiser dans des emplois sans sens, et qui questionne, parfois avec maladresse, la valeur de ce qu’on lui demande de reproduire.
Quête de sens ou manque de repères ? Les deux, probablement
Il est tentant d’opposer deux lectures : celle qui valorise la quête de sens de la jeunesse, et celle qui dénonce un manque de résilience, de repères, de capacité à différer la gratification.
Ces deux lectures sont vraies. Et leur tension est précisément ce qui rend la situation si difficile à aborder.
D’un côté, nous vivons dans une époque d’accélération où les métiers se transforment, où les perspectives à 10 ans sont illisibles, où l’urgence climatique interroge le sens même de la croissance. Dans ce contexte, l’hésitation d’un jeune de 20 ans face à « choisir une voie » n’est pas irrationnelle. Elle est même, d’une certaine façon, lucide.
De l’autre, la capacité à s’engager, à traverser l’ennui, à accepter l’inconfort d’un apprentissage long avant la maîtrise car ces compétences ne s’inventent pas. Elles se construisent dans des environnements qui les nourrissent. Mais ces environnements font de plus en plus défaut.
La famille, l’école, l’entreprise : les trois grandes institutions de transmission ont toutes perdu une partie de leur autorité symbolique. Non pas parce qu’elles sont devenues incompétentes, mais parce que le monde a changé plus vite qu’elles.
Ce que cette situation dit de nous les adultes, les institutions et la société
Il serait confortable de faire de ces jeunes le problème.
Car une société se juge à la place qu’elle réserve à ceux qui n’y trouvent pas encore leur place.
Plusieurs signaux méritent d’être regardés en face :
Un système scolaire qui trie plus qu’il n’élève. La France reste l’un des pays développés où l’origine sociale prédit le plus fortement le destin scolaire. Les jeunes NEET ne sont pas, pour la plupart, ceux qui ont « refusé » l’école. Ce sont souvent ceux que l’école a abandonnés.
Un marché du travail qui récompense les trajectoires lisses. Les entreprises valorisent les CV linéaires, les diplômes attendus, les codes implicites que seuls certains milieux transmettent. Pour un jeune qui n’a pas ces codes, chaque démarche d’insertion ressemble à une épreuve de déchiffrage.
Une injonction au projet qui paralyse. « Tu veux faire quoi dans la vie ? » est une question qui, posée trop tôt, trop fort, trop souvent, fabrique de l’anxiété plus que de la vocation. La quête de sens ne se décrète pas, elle se découvre par l’expérience, le tâtonnement et la rencontre.
Quel avenir ? Trois pistes pour ne pas rester dans l’impasse
La tentation institutionnelle est de répondre par des dispositifs : des missions locales, des contrats aidés, des plateformes numériques d’accompagnement. Ces outils sont utiles. Sont-ils suffisants ?
Ce qui manque souvent, c’est moins une solution technique qu’une qualité de présence.
Des adultes référents disponibles. Pas des tuteurs sur formulaire, mais des personnes qui portent une attention réelle, qui ont du temps, qui peuvent témoigner d’une trajectoire pas toujours linéaire. Les études sur les jeunes en rupture le montrent systématiquement : une relation de confiance avec un adulte change tout.
Une valorisation des formes d’engagement alternatives. Le bénévolat, la création, l’engagement associatif, les projets informels : ces espaces permettent à certains jeunes de retrouver le chemin de l’action sans la pression immédiate de la performance économique. Les ignorer parce qu’ils ne rentrent pas dans une case administrative, c’est passer à côté d’une ressource précieuse.
Une capacité collective à tolérer le détour. Toutes les trajectoires ne sont pas droites. Certains jeunes ont besoin de temps, pas pour ne rien faire, mais pour se reconstruire, comprendre, expérimenter. Une société mature est une société qui sait faire la différence entre l’errance et la maturation.
Ce que nous jouons, collectivement, sans toujours le savoir
La façon dont une société traite sa jeunesse en difficulté révèle quelque chose de profond sur ses valeurs réelles, pas celles qu’elle affiche, mais celles qu’elle incarne dans ses choix concrets.
Sommes-nous capables de regarder ces jeunes comme des personnes en devenir, plutôt que comme des indicateurs à améliorer ?
La question n’est pas seulement politique ou économique. Elle est aussi psychologique et éthique. Elle touche à ce que nous croyons sur la valeur d’un être humain indépendamment de sa productivité.
Et si la jeunesse NEET nous renvoyait, en miroir, les impasses d’un modèle qui a longtemps confondu l’utilité sociale avec la dignité humaine ?