Oui mais moi, à mon époque !

Chaque fois que des étudiants se mobilisent, le refrain revient presque mot pour mot. Sur les plateaux, dans les commentaires et au détour d’un repas de famille : « Nous, on n’a pas eu besoin de bloquer quoi que ce soit et À mon époque, on travaillait à côté et on ne se plaignait pas et Ils sont gâtés, ils ne se rendent pas compte ». Une phrase d’expérience, sincère, qu’on pense utile. Le genre de remarque qu’on lance en haussant les épaules.

Le mythe de l’époque où tout était plus simple

L’image est répandue d’une jeunesse d’hier qui se débrouillait avec trois fois rien, travaillait l’été, trouvait une chambre sans peine et décrochait un emploi en sortant de l’amphi. Une époque de courage face à une génération d’aujourd’hui supposée fragile.

Cette image n’est pas entièrement fausse, elle est surtout incomplète. Chaque génération a eu ses difficultés, et nul ne les nie. Mais comparer deux époques sans comparer les conditions réelles c’est raconter une histoire qui rassure celui qui la raconte et pas une analyse qui aide à comprendre.

Non, ce n’est pas la même situation

Non on ne se loge pas, ne se nourrit pas et ne se déplace pas au même prix qu’il y a trente ou quarante ans. Dans la réalité les loyers, l’énergie, l’alimentation et les transports pèsent aujourd’hui lourd dans le budget d’un étudiant. Certains cumulent déjà cours et petit boulot quand d’autres renoncent à des repas ou à des soins pour tenir.

Dire « moi, j’y suis arrivé » ne prouve pas que les conditions étaient identiques. Cela prouve seulement qu’on s’en est sorti mais ca ne répond pas à la question posée.

Non, une colère n’est pas un caprice

Il ne s’est rien passé d’anodin pour qu’une génération descende dans la rue. Il ne s’est simplement jamais trouvé d’espace où elle se sente écoutée avant d’en arriver là. On peut discuter des formes de la mobilisation, de ses revendications, de son efficacité mais c’est légitime et même sain. Réduire le mouvement à de la paresse c’est refuser de regarder ce qu’il dit.

Et ce qu’il dit c’est souvent la même chose : la peur de ne pas finir le mois, l’incertitude sur l’avenir, le sentiment que les efforts consentis ne garantissent plus rien.

Non, le manque d’empathie n’est pas anodin

Une partie des médias et de l’opinion semble avoir fait le choix de la caricature avec l’image du jeune qui bloque, du jeune qui exagère, du jeune qui ne veut pas travailler. Elle est plus simple à raconter qu’une réalité nuancée et elle fait plus de bruit. Mais elle creuse un fossé entre les générations et accentue le sentiment d’une jeunesse qui comprend qu’on l’écoute peu.

On peut ne pas partager toutes les revendications d’un mouvement et pourtant reconnaître la souffrance qui s’y exprime. Ces deux choses ne s’excluent pas. Elles sont même la condition d’un débat honnête.

Et oui, je me suis déjà surpris à dire « à mon époque »

C’est probablement l’aveu le plus honnête. Cette phrase vient souvent de la fierté d’avoir traversé des épreuves, l’envie de transmettre et parfois l’inquiétude pour ceux qui viennent après nous. Elle devient un problème quand elle sert à clore la conversation au lieu de l’ouvrir.

Pourquoi alors est-ce si difficile d’écouter ?

Alors que la plupart d’entre nous ont été jeunes, avons-nous tant de mal à nous souvenir de ce que cela fait d’être entendu ?

Sans doute parce que reconnaître la difficulté des jeunes d’aujourd’hui revient parfois à relativiser le chemin qu’on a soi-même parcouru. Parce qu’il est plus confortable de croire que chacun mérite sa situation que d’admettre que le contexte a changé. Parce que la colère des autres nous renvoie à nos propres renoncements.

Ce réflexe finit par faire taire l’essentiel : ces jeunes ne demandent pas qu’on leur donne raison sur tout, ils demandent qu’on essaie de comprendre.

Quelle place, alors, pour le dialogue ?

Chacun campe sur sa position et chacun attend que l’autre fasse le premier pas. Des gestes simples existent comme écouter avant de juger, interroger ces étudiants plutôt que de parler à leur place, distinguer la critique d’une méthode de la légitimité d’une souffrance, demander aux médias de donner la parole à ceux qui vivent la situation et nous rappeler ce que nous aurions voulu entendre au même âge.

Ce qui compte vraiment

Il ne s’agit pas de dire que tout était mieux avant ni que tout est pire aujourd’hui. Il ne s’agit pas non plus d’opposer les générations ni de renoncer à son propre vécu. Ce qui compte c’est de se donner le droit de remplacer «à mon époque» par «Raconte moi ce que tu vis».