L’héritage des baby-boomers : une richesse qui arrive, mais pour qui ?

En France, la plus grande transmission de patrimoine de l’histoire est en cours. Les baby-boomers, cette génération née entre 1945 et 1965, qui a connu les Trente Glorieuses, la propriété immobilière accessible, les retraites pleines, sont en train de léguer à leurs enfants et petits-enfants des sommes et des objets sans précédent.

On parle de plusieurs milliers de milliards d’euros qui vont changer de mains au cours des deux prochaines décennies.

Mais une question s’impose, inconfortable : cette richesse va-t-elle vraiment se redistribuer ? Ou va-t-elle simplement consolider ce qui existe déjà ?

Une transmission historique… inégalement distribuée

Les chiffres sont vertigineux. Selon France Stratégie, les héritages et donations représentent aujourd’hui une part du revenu national jamais atteinte depuis un siècle. La France est redevenue, en quelques décennies, une société d’héritiers.

Ce qui se lègue, ce n’est pas seulement de l’argent. Ce sont des appartements parisiens acquis dans les années 1980 pour une fraction de leur valeur actuelle. Des maisons de campagne. Des assurances-vie. Des objets, des meubles, des bibliothèques entières, des caves, des véhicules de collection et toute une matière accumulée d’une vie entière.

Et c’est là que les choses se compliquent.

Les objets : le legs dont personne ne sait quoi faire

Il y a une gêne que beaucoup ressentent sans oser la formuler : recevoir en héritage ce dont on n’a pas envie, ou dont on n’a pas l’usage.

L’appartement haussmannien peut se vendre. Mais que faire de la vaisselle de porcelaine pour douze, du bureau en chêne massif, du service à fondue jamais sorti du carton ? Ces objets portent une charge affective réelle, et simultanément, ils entrent dans des vies où l’espace est compté, les goûts sont différents, et la mobilité est devenue une norme.

Les plateformes de seconde main sont débordées. Les brocantes peinent à absorber le flux. Les déchetteries voient arriver des objets de qualité remarquable que leurs propriétaires n’ont pas su ou n’ont pas pu utiliser autrement.

Ce n’est pas anecdotique. C’est le signe d’une rupture culturelle profonde entre deux manières d’habiter le monde : celle qui capitalisait sur la durée, et celle qui préfère la légèreté.

L’argent : une redistribution qui ressemble à de la concentration

Sur le plan financier, la réalité est moins apaisante qu’il n’y paraît.

Les héritages ne tombent pas dans le vide. Ils arrivent dans des mains déjà formées de ceux qui savent gérer un patrimoine, qui ont accès à des conseils, qui connaissent les outils fiscaux. Et ils arrivent souvent tard : l’héritier moyen a aujourd’hui plus de 50 ans au moment de recevoir un héritage significatif. L’argent arrive quand les grandes décisions de vie ont déjà été prises : logement, enfants, orientation professionnelle.

Pour les classes moyennes et supérieures, cet héritage agit comme un filet de sécurité supplémentaire. Pour les classes populaires, il est souvent trop faible pour changer quoi que ce soit à la trajectoire.

La richesse des boomers ne ruisselle pas : elle coule dans des sillons préexistants.

Et si la vraie question était celle du sens ?

On peut regarder cette réalité avec cynisme. Ou on peut y voir une opportunité de questionnement.

Car ces générations héritières, souvent les quadragénaires et quinquagénaires d’aujourd’hui, parfois les trentenaires, sont aussi celles qui portent une aspiration à plus de sens, à moins d’accumulation, à des existences moins définies par la possession.

Que fait-on d’un héritage qu’on n’a pas demandé, dans un monde qu’on essaie de reconstruire autrement ?

Certains donnent. À des associations, à leurs enfants, à des projets qui leur tiennent à cœur. D’autres investissent. D’autres encore ne savent pas, et la charge financière, affective, logistique devient une forme de paralysie.

Ce que les boomers nous lèguent, c’est peut-être moins un capital qu’un vertige : celui d’une richesse sans mode d’emploi, dans une époque qui n’a plus les mêmes valeurs que celle qui l’a créée.

Ce que nous allons en faire : une question de gouvernance collective

La transmission patrimoniale n’est pas qu’une affaire privée. C’est une question de société.

Faut-il réformer la fiscalité des successions : le sujet est explosif ! Pour que la richesse accumulée bénéficie à un cercle plus large ? Faut-il créer des mécanismes de donation citoyenne, d’épargne solidaire, de mise en commun ? Faut-il simplement mieux accompagner les héritiers, souvent démunis face à la complexité de ce qu’ils reçoivent ?

Ces questions n’ont pas de réponse simple. Mais elles méritent d’être posées dans les familles, dans les entreprises et dans les espaces de réflexion collective.

Car une richesse qui passe d’une génération à l’autre sans être pensée, c’est une richesse qui passe sans transformer.