Un lien qui ressemble à du lien mais n’en est pas
Damasio décrit les IA comme des relations conçues pour l’addiction. Le sucre, c’est la validation, la flatterie. Le gras, c’est la disponibilité permanente pour la conversation, ce que ne peut offrir aucun proche. Il appelle cela le junk link, un lien drogué, qui occupe la place sans nourrir vraiment.
L’image est forte. Et elle dépasse la question de l’IA.
Combien d’organisations produisent, elles aussi, du junk link ? Des interactions fréquentes, des process collaboratifs, des outils de feedback en temps réel et pourtant une solitude de fond, une absence de reconnaissance réelle, une incapacité à dire ce qui compte vraiment. La forme du lien est là. La substance manque.
Ce que le junk link révèle de nos organisations
Le junk link organisationnel ne se cache pas. Il s’affiche même, souvent avec fierté. Des baromètres de bien-être, des rituels de cohésion, des managers formés à l’écoute active. Tout le vocabulaire du lien est là et pourtant quelque chose sonne creux. Comme ces réunions où l’on demande « comment tu vas ? » sans vraiment attendre la réponse. Comme ces feedbacks calibrés pour ne froisser personne, et qui du même coup ne disent rien.
Ce n’est pas de la malveillance. C’est souvent de la peur.
Peur du conflit, peur du vide, peur que la vérité dite franchement abîme quelque chose de fragile. Alors on produit du lien lisse, du lien gestionnaire, du lien qui coche des cases. Et les gens, en dessous, s’ennuient d’une solitude qu’ils n’arrivent pas tout à fait à nommer.
Damasio parle de présence comme de l’antidote. Non pas la disponibilité et être là quand c’est pratique, quand le process le prévoit mais quelque chose de plus exigeant : être affecté par l’autre. Laisser ce qu’il dit changer quelque chose en soi. C’est une définition du lien qui rend les organisations très inconfortables, parce qu’elle ne s’industrialise pas.
Ce que ça change, concrètement
La question n’est pas de supprimer les outils ni de condamner les rituels. C’est de savoir ce qu’on met dedans.
Un one-to-one peut être du junk link ou pas, selon qu’on y apporte une vraie curiosité ou une grille d’entretien. Une rétrospective d’équipe peut produire de la substance ou du bruit, selon qu’on y tolère l’inconfort ou qu’on le lisse systématiquement. Ce n’est pas le format qui fait le lien c’est ce qu’on accepte d’y risquer.
Et peut-être que c’est là, finalement, la vraie question que Damasio pose aux organisations : qu’est-ce que vous êtes prêts à risquer pour que le lien soit réel ?